Skip to content

Sa propre balance

Le juge frappa son bureau d'un geste las. Simple formalité. Une nouvelle personne entra. L'attitude fière, les yeux rivés sur l'homme de loi.
Julie Villevet

– Suivant !

Le juge frappa son bureau d’un geste las. Simple formalité. Une nouvelle personne entra. L’attitude fière, les yeux rivés sur l’homme de loi. Elle vint s’asseoir sur la chaise de bois, en contrebas du grand bureau. Elle croisa les jambes et les bras et attendit la suite. 

Publicité

– Vous comparaissez devant ce tribunal pour défendre votre vie, qu’avez-vous à déclarer ?

– J’affirme n’être pas parfaite mais que je suis bien meilleur que bon nombre des gens sur terre. J’ai réussi des études meilleures que mes sœurs, tout ça en portant beaucoup plus de pression qu’elles. J’ai réussi à l’inverse de mes collègues à prendre du galon dans mon entreprise. J’ai formé une famille avant tout mes amis. Entretenu un corps parfait alors qu’eux sombraient dans les défauts de l’âge. J’ai équilibré la balance mieux que personne. Soigné mes défauts plus que quiconque. Je suis plus honnête que Marc qui ne fait que de mentir. J’ai mieux réussi que mes parents. J’ai… 

Le flux de parole était constant. Ferme et assuré. Tout était déballé sans pause, dans un grand exposé à la gloire de sa propre personne. Elle avait fait mieux, c’était le principal. Enfin, selon sa vision du monde. 

Le juge écouta sans démontrer la moindre émotion. Professionnel, il l’était jusqu’à la pointe de ses bottes. Aucun de ses moindres faits et gestes ne devaient dévoiler son jugement. Tout était une question de garder le suspense.

Lorsque la personne en face de lui finit de parler, il la congédia à prendre la porte sur sa gauche. Direction la prochaine salle du jugement. Tandis qu’elle partait, l’homme de loi écrivit son rapport en trois lignes, reprit son marteau en main et lâcha son seul mot :

– Suivant. 

Une nouvelle personne lui faisait face. Le regard curieux, les mains entremêlées et une tenue décontractée. Ses détails prélevés, le juge déclara sa fameuse phrase, invitant la personne à plaider. 

– Comment allez-vous monsieur le juge ? questionna celle-ci.

L’homme de loi hocha la tête et lui fit signe de poursuivre. On n’était pas là pour parler de lui. 

– Et bien, j’ai fait mon parcours de vie avec ses hauts et ses bas. La balance ne serait pas équilibrée et sûrement pas en ma faveur. Toutefois, j’ai pris chaque jour que j’avais pour essayer de m’améliorer. J’ai suivi sa voix. J’ai exploré la beauté de notre univers, rencontré des personnes incroyables et je suis attristée de les quitter. Les graines ont été plantées mais je ne sais pas si elles grandiront. Je me suis détesté, j’ai détesté le monde et je suis tombée, plus d’une fois amoureuse de ce même monde. J’ai compris que certaines choses n’étaient pas entre mes mains. J’ai laissé mes amis briller, je suis allée encourager ma famille. J’ai essayé de rester en retrait mais me suis vantée plus d’une fois. J’ai cru pouvoir vivre seule et je suis tombée. J’ai brisé chacune de mes convictions et cela presque toujours avec douleur. J’ai cru pouvoir devenir parfaite ou être condamnée à être défectueuse. Mais petit à petit cette certitude a grandi en moi. Et quand je me regarde, je ne vois plus ce que je dois améliorer ou ce que je dois condamner, je ne me vois plus en compétition avec le monde. J’ai juste cette certitude qui me permet de déclarer que je suis une créature merveilleuse. 

Le juge la regardait par-dessus ses lunettes, la bouche légèrement entrouverte et son marteau suspendu dans les airs. Bien une minute de silence s’écoula avant qu’il ne reprenne ses esprits et relance la procédure. Porte de droite.

Julie Villevet

Publicité