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La course d’une vie

Je m’arrête. J’ai l’impression que tout cela est vain. Pourquoi ce sentiment me prend aujourd’hui, je l’ignore. J’ignore pourquoi je continue de courir. Peut-être parce que le sol sous mes pieds refuse de s’arrêter.
Julie Villevet

Des coups de poing martèlent ma porte. J’enfonce mon oreiller dans ma tête. Je grogne, pas envie de me lever…

– J’arrive, m’exclame-je. 

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Avec effort, je me tire hors de mon lit. Je déteste me réveiller. Faudrait inventer des lits moins confortables. Je m’approche de l’évier, me verse un grand verre que je vide d’une traite. Mes idées commencent à s’éclaircir. Je baille, m’étire et vais ouvrir la porte de mon box.

– Aller Mark, faut se mettre à courir ! La journée promet d’être belle. 

– Comme toujours dans le complexe, soupirai-je. Laisse-moi avaler quelque chose.

Nous partons côte à côte. 

J’observe la centrale. Minuscule à côté de cette tour gigantesque, je dois me dévisser le cou pour apercevoir les hauteurs. L’édifice est orange et jaune, avec une base énorme qui s’ouvre vers le haut comme un bouquet de fleur. Un bouquet de muguet. Chaque tige de métal poli est reliée à une boule. Une boule à hamster. Des cercles d’échafaudages qui s’élargissent en suivant la structure, permettent aux travailleurs d’atteindre chaque cellule. 

Chaque de nous produit l’énergie qui maintient notre survie.

Un n’a qu’un seul job : courir pour alimenter le tout. Et cela tous ensemble, jour après jour. Je monte à mon étage : le 7. Ma cellule est déjà ouverte. J’enlève mon pull et rentre à l’intérieur. La porte se ferme toute seule, l’interface me salue. Elle me montre mon score d’hier et le compare sur la semaine. Je suis plutôt en forme. 

Je sais ce qu’il me reste à faire. Un pas après l’autre. Tel est la devise. Je me mets en marche. Lentement. Je prends le temps. Toutefois je n’ai pas le temps. Il faut que je cours. Marcher ne produit pas assez de quotas. Mais j’ai un instant de doute. Je jette un regard à ma gauche. Un homme que je ne connais pas court dans sa bulle. Son visage est vide d’expression. À la vue de sa sueur, cela doit déjà faire plusieurs heures qu’il soutient ce rythme. Je jette un coup d’œil vers le ciel. Comme David l’avait prévu, il fait beau. Un soleil traverse l’habitacle et m’appelle. Je m’encouble, trébuche et me relève. 

Je m’arrête. J’ai l’impression que tout cela est vain.

Pourquoi ce sentiment me prend aujourd’hui, je l’ignore. J’ignore pourquoi je continue de courir. Peut-être parce que le sol sous mes pieds refuse de s’arrêter. Peut-être parce que je veux faire le meilleur score, servir l’édifice. Ou peut-être juste parce que je ne sais pas quoi faire d’autre. J’aurais dû rester au lit. Ma course n’aide pas le monde. Un signal sonore explose dans ma boule. Me vrille les tympans. Un message d’erreur clignote en rouge. La porte s’ouvre, je m’échappe dehors.

Je ne comprends rien. Je n’ai rien fait, je n’ai pas pu casser la machine. La porte se referme, étouffant le bruit. Je panique. Qu’est-ce qui va se passer ? Pourquoi mon module m’a rejeté ? Une main se pose sur mon épaule. 

Je sursaute. Me retourne. Et tombe face à face avec un homme aux cheveux blancs mais au visage jeune. 

– Mark, ce n’est pas ta faute, ce module ne te convenait guère plus. Viens.

Abasourdi, je dévisage l’homme. Qui est-il ? Comment a-t-il pu arriver si vite ? Je me secoue et lui emboîte le pas. Je le dévisage, cherchant dans ma mémoire si je l’ai déjà vu. Il connaît mon nom.

– Monsieur, excusez-moi, je suis désolé pour le module, je ne l’ai pas cassé. Je vous jure. 

L’homme me sourit avec bienveillance et continue d’avancer.

Je ne comprends rien, alors je craque et lui demande qui est-il ?

– Mark, je suis celui qui a une vue d’ensemble. J’ai fait en sorte que David te rencontre et maintenant… Voyons. Oui je sais. Viens. 

Je repense à ma rencontre avec mon meilleur ami. Fruit du hasard, il a débarqué à mon niveau, un plateau repas à la main et le regard complètement perdu. Je l’avais invité à me rejoindre. Parler avec quelqu’un d’une autre section avait été une expérience incroyable. Depuis, on mangeait tout le temps ensemble. C’est un bon gars. Fruit du hasard… Le doute s’immisça dans mon esprit. 

– Étage 12, le 1727 on va voir si les nouveaux modules te conviennent mieux. Mark n’oublie pas, tout ne se passe pas là. L’homme claque des doigts devant mes yeux. Regarde plus loin. Regarde tout autour de toi. Va.

L’homme me laisse en plan, et s’en va d’un pas tranquille.

J’ignore ce que l’étage 12 me réserve. Je ne sais pas ce que toute cette histoire signifie. Alors je fais la seule chose que j’ai comprise. Je tourne les yeux sur ce qui m’entoure. Et je regarde. 

Je suis submergé par la beauté de tout l’édifice baignant de lumière.

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