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Qui es-tu papa, lorsque j’ai besoin de toi ?

Une brassé de clichés peut révéler beaucoup de choses. Et à partir d’eux nous pouvons essayer de comprendre l’origine de nos propres maux.
Julie Villevet

Petites histoires autour du père.

Je tire une chaise et m’assieds à la grande table.

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Maman nous sert des enchiladas. Mon petit frère à peine son assiette pleine se met à manger goulûment. Avec plus de calme je scrute la table des yeux.

– Il est où le ketchup ? m’exclamé-je surprise de ne pas le voir. 

– Ce soir c’est purée de tomates et mayo…

– Mais avec papa on mettait toujours du ketchup !

C’est l’un des seuls rares souvenirs que j’ai de mon père. Sa passion abondante pour le ketchup. Ce souvenir me fait sourire. Du rouge partout et particulièrement sur les enchiladas. 

– Mais il n’est plus là ton père ! s’énerve ma mère.

– Il n’empêche que tu dois bien avoir du ketchup, réplique-je en haussant aussi le ton. 

– Et bien y en a plus !

Mon cœur se sert. Mes derniers souvenirs s’effacent et je n’ai rien à quoi me raccrocher mis à part ce stupide ketchup… Tu me manques Papa.

Je ne peux pas en placer une.

Mes mères n’arrêtent pas de raconter leur vie. Les anecdotes du cabinet, l’économie de l’entreprise. Fusionnelles, et moi je mange au milieu. Brusquement l’attention se porte sur moi. On me demande comment était ma journée. Je réponds trois mots et la discussion glisse de nouveau hors de mon contrôle. 

J’envie mon grand frère qui s’est pris un appart pour lui. J’envie le calme. Je regarde dehors, le soir tombe. Les ombres s’étirent. Je me demande ce que ça fait d’avoir un père. Est-ce que le feeling passerait mieux ? Pas sûr. Marcus s’engueule tout le temps avec le sien. Et puis j’ai de la chance, je le sais. Mais, toutefois j’aimerais bien parfois avoir un peu moins cette tempête de paroles, cet assaut de sentiments et faire des choses concrètes. Ça fait longtemps que nous ne sommes pas retournés à la mer. Les vastes horizons me manquent. 

– Je suis rentrée, m’exclamai-je avec un ton faussement enjoué.

Le son du téléviseur me répond. Je ravale ma déception. A chaque fois que je rentre j’ai un petit espoir. Mais rien ne change dans ce monde. J’enlève mes chaussures et rentre dans l’appartement. 

Mon père est avachi dans le canapé. Une canette de bière à la main et un match de football sur le téléviseur. L’odeur m’agresse les narines et je me demande s’il a bougé dans les dernières heures.

Je ravale un soupir et m’accroche à mon courage. Mes mains se referment sur les lanières de mon sac à dos. Je m’approche de mon père.

– Maman rentre bientôt ?

Grognement de sa part et un mot craché à peine audible : tard. Je hoche la tête même s’il ne me voit pas. Je tourne les talons et fuit sa présence. Encore une soirée où je vais devoir cuisiner et manger seule… 

Mon cœur est brisé en mille morceaux pourtant je sais qu’il est hors de question que je montre quoi que ce soit. 

-… et là il a craqué. Fondu en larme comme un marmot, c’était gênant.

Stefan acquiesce, les coudes sur la table, les mains jointes et dévisageant son amour. A côté d’eux, je regarde dans le lointain, retenant mes propres larmes. Je les sens monter comme un tsunami et je sais que je ne pourrai pas les retenir – plus j’essaye, plus mon désespoir est présent. Je baragouine deux mots rauques et m’esquive de la cuisine.  

Je monte comme un fantôme, glissant dans le corridor et fermant la porte avec douceur. Mon torse se soulève en soubresaut. Mes sanglots éclatent enfin, ravageant mon être. Pourtant je m’efforce d’être silencieux. La fierté de mes pères repose sur ma prestance. Je l’ai entendu ce soir encore, je n’ai pas le droit de craquer… Je dois être fort. Pourtant je n’en peux plus.

Je me roule en boule, essayant de me réchauffer. Mais je n’en peux plus…

Je pleure. 

Je réussis enfin mon trait d’eye-liner.

Nickel, je peux enfin y aller. Je jaillis hors de la salle de bain, attrape sac, veste et descends les escaliers. 

– Où tu files ainsi, je ne peux même plus te voir.

Je me mords les lèvres et reviens sur mes pas. Je me montre à mon père. Son regard s’arrête sur mes talons, ma robe courte et mon maquillage pimpant. 

– Tu sais que tu n’as pas besoin de tout ça. 

Il pointe l’ensemble de ma personne. Ce commentaire m’agace. Pourquoi faut-il toujours qu’il me juge ? J’essaye de prendre une voix aimable :

– Je vais chez Juliette, y’a une soirée…

– Je t’interdis d’y aller habillée comme ça, déclare mon père.

– Mais c’est ma vie !

– Tu ne vas pas traîner avec ces gens, tu vaux mieux que cela !

– Argh.

Je m’enfuis dehors, restant sourde à son dernier appel. Je n’ai pas besoin de sa protection. Ce soir c’est la fête et peut-être que Samuel sera là.

– Tu as bien tout pris ? demande mon père.

– T’inquiète, répliquai-je.

Ma valise est faite depuis des heures. Le regard de mon père s’attarde sur moi. Je le regarde aussi ne sachant pas quoi ressentir vis-à-vis de lui. Mes séjours sont toujours trop brefs pour que l’on puisse approfondir notre relation. J’aurais voulu que le juge décide autrement pour ma garde…

– Passe le bonjour à Sabine, reprend-t-il.

– Je le ferai, on se voit aux vacances d’hivers ? 

Mon père hoche la tête. Il s’approche et me prend dans ses bras avec maladresse. Je lui tapote l’épaule et m’écarte. Ramasse ma valise et quitte l’appartement. 

– À bientôt fiston.

Je hoche la tête. M’enfonce dans la cage d’escalier. Mon père a disparu, je ne le reverrai pas avant des mois.

Je déchire l’enveloppe avec stress et convoitise.

Je vais enfin savoir. Le papier n’est pas trop rempli, formule de politesse et quelques phrases. Je survole le texte. Tombe sur l’information « nous sommes au regret de vous annoncer que nous n’avons pas pu retrouver trace de votre dossier… »

Je laisse retomber mon bras. La déception est amère. 

Mes parents adoptifs ne comprennent pas mes recherches, mais j’ai besoin de savoir. Savoir quelles sont mes origines. Savoir à quoi ressemblaient mes vrais parents. Est-ce que ma mère biologique avait ce même grain de beauté au menton ? Est-ce que mon père était aussi grand que moi ? Pourquoi m’avoir abandonné ? Venait-il d’un pays en guerre ? Où sont mes racines ? Qui étaient-ils ?

Chaque question laisse un vide en moi. Et il me bouffe, m’empêche d’avancer. Je ne sais comment le remplir…

– Salut Papa. 

Je souris. Ma semaine était chargée. Pourtant là, le calme est revenu et je me sens bien. 

– Merci de veiller sur moi, merci d’écouter mes pleurs et mes coups de colère. Tu me prêtes toujours toute ton attention car tu m’as choisie.

Je suis heureuse de pouvoir me confier en lui. Je suis heureuse qu’Il soit mon père. En effet, l’homme n’est pas parfait. Et nous découvrons cette triste réalité tous les jours en temps réel. L’erreur fait partie de nous. Toutefois nous n’avons pas que des pères terrestres pour veiller sur nous. Quelque part au fond de nous-même le Père qui est aux cieux nous demande : « Veux-tu être mon enfant ? ». 

Julie Villevet

Pour aller plus loin : Où t’es ? Papa où t’es ?

Dossier: Relations

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